Le week-end qui a tout changé
Récit de fiction. Les personnages et les lieux sont imaginaires.
Neuf ans. Neuf ans de matins pressés sur le Plateau, de soupers devant une série, de « on se reprend ça bientôt » qui ne venait jamais. Julie aimait Marc, profondément. Mais un soir de février, en regardant la neige tomber sur la rue Saint-Denis, elle s’est surprise à penser qu’elle ne se souvenait plus de la dernière fois où il l’avait vraiment regardée.
C’est lui qui a parlé le premier. Un dimanche, un café à la main, il a tourné son téléphone vers elle. Un complexe pour couples, au bord de la mer des Caraïbes. Réservé aux adultes. « Ambiance libérée », disait la page.
« Juste pour voir », a-t-il dit. Elle a ri, un peu trop fort. Puis elle n’a pensé qu’à ça pendant une semaine.
Les règles
Ils en ont parlé longtemps. Plus qu’ils ne s’étaient parlé depuis des années, en fait. Ce qu’ils imaginaient. Ce qui leur faisait peur. Ce qui était hors de question.
Ils ont fixé trois règles. On décide ensemble. On peut tout arrêter, n’importe quand. Et un mot, « citron », qui voulait dire : on rentre à la chambre, sans discuter.
La veille du départ, Julie est passée dans une boutique de lingerie. Elle a choisi un ensemble noir, en dentelle fine, qu’elle n’aurait jamais osé acheter un an plus tôt. Elle ne l’a pas montré à Marc. Pas encore.
L’arrivée
La chaleur les a frappés en sortant de l’avion. Au complexe, tout semblait plus lent, plus doux. Des couples de tous les âges se prélassaient autour de la piscine, riaient au bar, se frôlaient en passant. Personne ne les dévisageait. Personne ne jugeait.
Le premier soir, ils se sont contentés d’observer. Un cocktail, puis deux. La musique, les regards qui s’attardent une seconde de trop. Julie a senti la main de Marc se poser au creux de son dos, et quelque chose s’est réveillé en elle, quelque chose qu’elle croyait endormi pour de bon.
Sofia et Léo
Le deuxième soir, au bar de la plage, un couple s’est approché. Sofia, robe blanche et rire franc. Léo, plus réservé, des yeux qui souriaient avant sa bouche. Ils venaient de Toronto. Ils en étaient à leur troisième séjour. Quand Julie a demandé ce qui les avait amenés là la première fois, Sofia a regardé Léo, qui regardait la mer. « Ça nous a sauvés », a-t-elle dit. Puis, plus bas : « Pour l’instant. »
Ils ont parlé de tout et de rien. De l’hiver, de leurs enfants, de leurs métiers. Puis Sofia s’est penchée vers Julie : « La première fois, j’avais tellement le trac que j’ai failli prendre un taxi pour l’aéroport. »
Julie a ri. Et pour la première fois depuis leur arrivée, elle s’est détendue.
Ils ont dansé. D’abord chacun avec son partenaire. Puis Léo a tendu la main à Julie, en regardant Marc. Une question silencieuse. Marc a hoché la tête.
Danser avec un autre homme, sous les yeux de son mari. Julie a cru que la jalousie allait la submerger, ou lui. Mais en croisant le regard de Marc, qui dansait avec Sofia à quelques pas, elle n’y a vu que de la fierté. Et du désir. Un désir qu’elle n’avait pas vu dans ses yeux depuis très longtemps.
La terrasse
Vers minuit, Sofia a proposé de poursuivre la soirée sur leur terrasse, face à la mer. Julie et Marc se sont regardés longuement. Elle a cherché le mot citron au fond d’elle. Il n’était pas là.
Ils ont suivi le chemin de sable, main dans la main, le cœur battant comme à vingt ans.
Sur la terrasse, des lanternes oscillaient dans la brise tiède. Léo a ouvert une bouteille de champagne, et le bouchon s’est perdu quelque part dans la nuit. Ils ont trinqué. À la mer. À l’hiver qu’ils avaient laissé derrière eux. « À la première fois », a dit Sofia en regardant Julie droit dans les yeux.
Personne n’a bougé pendant un long moment. Il n’y avait que le bruit des vagues, et cette tension douce, presque palpable, qui flottait entre eux quatre.
C’est Sofia qui s’est approchée la première. Elle a effleuré l’épaule de Julie du bout des doigts, là où la bretelle de sa robe glissait déjà. « Elle est magnifique, ta robe », a-t-elle murmuré. Ses doigts ont suivi la bretelle, lentement, jusqu’à révéler le bord de dentelle noire. « Et ce qu’il y a dessous aussi. »
Julie a senti son souffle se suspendre. Elle a cherché Marc du regard. Il était adossé à la rambarde, son verre oublié dans la main, et ses yeux s’étaient assombris d’une façon qu’elle n’avait pas vue depuis des années. Un regard qui disait continue.
Léo s’est penché vers elle. « Ça va ? Tu es bien ? »
Elle a hoché la tête. Puis, parce qu’elle voulait que ce soit lui en premier, elle a traversé la terrasse jusqu’à Marc et l’a embrassé. Longtemps. Profondément. Comme s’ils se découvraient. Ses mains à lui ont trouvé sa taille, l’ont attirée contre lui, et elle a senti à quel point il la désirait.
Quand elle s’est écartée, Sofia était là, tout près. Ses lèvres ont frôlé la nuque de Julie, et un frisson l’a traversée de part en part. Derrière elle, une autre main, celle de Léo, s’est posée au creux de ses reins, hésitante, attendant sa permission. Elle l’a donnée d’un simple soupir.
Et puis il y a eu ce moment qu’elle n’oublierait jamais : voir Marc embrasser Sofia. Le pincement, vif, immédiat. Et juste derrière, une vague de chaleur si intense qu’elle en a eu le vertige. Marc a rouvert les yeux, l’a cherchée, l’a trouvée. Il a tendu la main vers elle sans lâcher Sofia, et Julie l’a prise.
La robe a glissé sur le sol de la terrasse. La dentelle noire luisait sous les lanternes. Quatre souffles se mêlaient au bruit de la mer.
Léo a fait coulisser la porte vitrée de la villa. Une lumière tamisée, des voilages blancs qui ondulaient dans le vent. Marc a pris le visage de Julie entre ses mains et lui a murmuré à l’oreille : « Peu importe ce qui se passe. C’est toi. »
Elle a souri contre sa bouche. Puis elle l’a entraîné à l’intérieur.
La porte s’est refermée derrière eux.
Ce qui s’est passé ensuite leur appartient.
Le lendemain
Au petit-déjeuner, Julie et Marc ne se lâchaient plus la main. Ils ont parlé pendant des heures, de la soirée, d’eux, de ce qu’ils avaient ressenti. Il y avait eu un moment de doute, un pincement, et ils se l’étaient dit. Il y avait eu aussi une joie immense, et ils se l’étaient dit aussi.
De retour à Montréal, la neige tombait encore sur Saint-Denis. Mais quelque chose avait changé. Marc la regardait à nouveau. Vraiment.
Et Sofia venait de leur écrire : « On sera à Montréal en avril. Ça vous dit ? »
À suivre dans la partie 2.
Récit de fiction réservé aux adultes de 18 ans et plus.